PAUL EVDOKIMOV, LES ÂGES DE LA VIE SPIRITUELLE. Recension des paragraphes les plus importants

Pour beaucoup, en effet, même hélas, dans les Eglises, le christianisme se réduit à une croyance de plus en plus adaptée à la mentalité moderne (un déisme du Dieu indulgent et un humanisme de Jésus), à quoi se juxtapose une éthique surtout sociale, puisqu’il faut « déculpabiliser » l’individu. Or il existe dans la grande tradition orthodoxe –patristique, palamite et philocalique-, tradition plus sobre, plus méthodique, moins psychologique que la mystique occidentale, une spiritualité à la fois ecclésiale et personnelle, « ontologique », capable d’unifier et d’illuminer l’homme tout entier, jusque dans son corps et son environnement. (1)

Saint Grégoire de Nysse, au comble de son étonnement, laisse simplement échapper : « Toi qu’aime mon âme… » [PG 44, 801 A] (7)

Être intelligent aujourd’hui veut dire tout comprendre et ne croire à rien. (10)

PREMIÈRE PARTIE : LA RENCONTRE
I. L’Athéisme
Ainsi construit sur la négation, l’athéisme n’a aucun contenu métaphysique propre, aucune philosophie constructive. Explicitement professé, il reste rare ; sa forme dominante, démocratiquement répandue, c’est l’athéisme de fait, invertébré, mais pratique. La contestation philosophique n’intervient qu’à posteriori pour justifier les attitudes, invoquer un alibi. Ses raisons ne sont jamais vraiment rationnelles, et ne peuvent pas l’être, elles tourneraient court ; elles sont d’ordre empirique, essentiellement utilitaires et pragmatiques. Ce qui explique qu’à ce niveau le problème cesse tout simplement d’intéresser l’homme ; plus soucieux des questions politiques et économiques, les croyances religieuses ne lui disent plus rien. Cette attitude se fortifie par la méfiance souvent justifiée envers les philosophes qui abdiquent et trahissent leur fonction sociale par leur propre scepticisme. (15)
Le mot athéisme, par son « a » privatif, nie « théisme », nie Dieu. Or le vrai problème c’est de démontrer comment il peut le faire en réalité et, tout d’abord, de préciser ce qu’il nie. Comment l’athéisme définit-il scientifiquement le « complexe Dieu » avant de le nier ? Toute la question est là. Or, tout au plus, c’est la négation d’une certaine théologie scolaire, d’une conception anthropomorphe et humaine de Dieu. Cela ne dépasse nullement l’humain et ne touche nullement Dieu en lui-même. D’autre part, philosophiquement parlant, on ne peut nier une chose qu’en affirmant une autre. En niant Dieu, qu’est-ce que l’on affirme précisément à sa place ? Si c’est un protoplasme gros déjà de ses futurs prophètes il faut avouer que c’est une hypothèse plus problématique que l’idée toute simpliste et honnête d’un Dieu Créateur. (18)
Toute interrogation au sujet des origines fait sortir de l’expérience, rétrograde vers le stade réflexif dépassé, remet l’homme et la matière en question et par cela les rend non existant pleinement. Ce serait l’aveu de leur non-essentialité. Or, le communisme n’est pas un postulat philosophique mais un acte qui achève l’Histoire. L’homme socialiste, son avènement, est l’unique preuve ; irréfutable, il sera plus qu’une preuve, une révélation ! C’est pourquoi le communisme commence après l’athéisme, il est la praxis, la transformation du monde. La réfutation pratique résolue in actu se situe au départ d’une ère nouvelle une fois pour toujours. (21)
Toutefois, la théologie dialectique, la théologie de la Croix n’est pas encore une théologie de la Parousie. Le Dieu de Kierkegaard, comme le Dieu de Karl Jaspers, reste un Dieu absolument transcendant. L’homme ici n’est pas en Dieu et Dieu n’est pas en lui, l’homme est devant Dieu. Il reste sur sa soif tragique, il ne connaît pas encore tout ce mystère du Dieu immanent et les noces mystiques de toute âme avec Dieu. Kierkegaard ne savait pas qu’en épousant Régine Olsen son âme pouvait épouser le Christ. (29)
La théologie du néant est une théologie sans Dieu, la place de Dieu est accordée au Néant et le propre du Néant est de néantiser. Une telle impasse, toutefois, peut devenir salutaire. Heidegger n’écrira jamais le second volume de l’Être et le temps -Sein und Zeit- car il note déjà que sa philosophie, n’est pas une explication, mais une description, qu’elle n’est pas la négation de Dieu mais une certaine attente… [Holzwege, Ist Gott tot ?] (31)
L’idée de l’Absolu est inaliénable. Toute pensée philosophique a l’absolu en vue, réfléchit en relation avec l’absolu. Dieu se pense Dieu. Si l’homme pense Dieu. Si l’homme pense Dieu, il se trouve déjà au-dedans de la pensée divine sur Dieu, il est dans l’évidence que Dieu a de lui-même. Le contenu de la pensée sur Dieu n’est plus un contenu seulement pensé. Dans toute pensée sur Dieu, c’est Dieu qui se pense dans l’esprit humain et constitue immédiatement le vécu de sa présence. [« Dans un saint c’est Dieu qui parle de son fond » (Philocalie)] (39)
Simone Weil note qu’il y a deux sortes d’athéisme, dont l’un est une épuration de l’idée de Dieu. Dans un certain sens c’est même une grâce. L’Église est invitée à présenter aux hommes la « monstration » du vrai Dieu. Elle peut inaugurer un dialogue « œcuménique » avec l’homme athée, car l’athéisme est nettement une hérésie chrétienne. Celle-ci n’a jamais encore abordé la foi dans son essence. Elle n’est pas contestée dans toute sa réalité mystérieuse en tant que Don de Dieu, mais ce sont les croyants et les expressions historiques qui sont en question. (41)

II. La foi.
Jean de Saroug, écrivain syrien, élève l’amour humain au niveau de Christ : « Quel époux –demande-t-il- mourut jamais pour son épouse, et quelle épouse a jamais choisi comme époux un crucifié ? Le Seigneur s’est fiancé à l’Église, lui a établi une dot par son sang, et lui a forgé un anneau avec les clous de sa crucifixion .» [Sur le voile de Moïse, cité par Dom O. Rousseau dans A. RAES, Le Mariage dans les Églises d’Orient. Chevetogne 1958, 15] (45)
C’est que « la foi, selon saint Paul [He 11,1], est la vision des choses qu’on ne voit pas ». Elle transcende l’ordre des nécessités. « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » veut dire ceux qui ont cru sans y être obligés, forcés, contraints. (46)
La vérité des Évangiles, car Jésus ne s’impose pas, ne proclame nulle part directement sa divinité, mais demande seulement : « Crois-tu-cela ? » Il ne s’adresse jamais à la raison, n’étale ni preuve ni argument, ne demande pas : « sais-tu ? es-tu convaincu ? es-tu vaincu ? C’est vers le cœur dans le sens biblique que convergent les désirs de Dieu, et ce point focal renverse toute la sagesse des hommes. C’est ici que l’Esprit Saint dresse la balance de la justice, et l’homme attentif, tel Job, pèse les preuves et les évidences, laisse tomber les fantômes des doctrines et reçoit les révélations. (47)
C’est ici que se place le génial argument de Dostoïevsky. L’homme est défini par son Éros ; « là où est votre trésor, là est votre cœur » [Mt 6,21] dit l’Évangile. Si, à l’image de Dieu, l’amour est la formule de l’homme, il est évident qu’on ne peut aimer vraiment que ce qui est éternel ; Dieu et l’homme sont corrélatifs, comme le Père et son enfant. « L’abîme du cœur aspire vers l’abîme de Dieu [Angelus SILESIUS, cf. Sl 42,8 : « un abîme appelle à un autre abîme »]. « Tu nous as fait pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi [Saint AUGUSTIN, Confessions]. « C’est en fonction du Christ qu’à été créé le cœur humain, immense écrin assez vaste pour contenir Dieu même. C’est pourquoi rien ici-bas ne nous rassasie… Car l’âme humaine a soif d’infini… toute chose a été créée pour sa fin et le désir du cœur pour s’élancer vers le Christ [Nicolas CABASILAS, La Vie en Jésus-Christ, trad. Par S. Broussaleux, 79] ». (48)

III. Les dimensions de la vie spirituelle.
La vie religieuse de nombreux croyants se réduit aux « pratiques religieuses » : assister aux offices, « faire ses pâques », accomplir ses « devoirs religieux », sans oublier les activités philanthropiques. Vie bien remplie, positive à maints égards, et qui risque pourtant de n’avoir aucun lien avec la vie spirituelle proprement dite. Bien plus, le bon sens de l’honnête croyant, érigé en système raisonnable, s’avère une redoutable cuirasse où ne passe aucune folie, pas même le miracle, ni rien de ce qui pourrait trancher sur l’homme du siècle ; pourrait-il même saisir l’ironie secrète du pari de Pascal, au lieu de ne retenir qu’une assurance tranquille : … au cas où… (50)
IV. Les dangers de l’ignorance et l’art ascétique.
Les simplifications positivistes réduisent le péché à l’ignorance, le crime à l’influence du milieu social, le mal à l’imperfection et l’ascèse à l’hygiène. La notion de « péché » a perdu toute audience, on ne comprend plus ce qu’elle signifie. Or, selon la définition du VIe Concile Œcuménique, le péché est la maladie de l’esprit. (55)
On sait, d’après P.Janet, d’autre part, que « la folie est la perte de la fonction du réel ». Un aliéné ne conçoit plus la réalité comme les autres. Ainsi ne plus concevoir le péché et son contraire, la sainteté, est un désordre fonctionnel, une forme de folie spirituelle [« L’insensé a dit dans son cœur : plus de Dieu » Sl 14,1] Quand Saint Paul demande l’esprit de discernement, il aspire justement à retrouver la norme, la santé spirituelle, la fonction du réel total, qui comprend le terrestre et le céleste. (55-56)
« L’homme –dit Pascal- est le milieu entre rien et tout. » Il vacille entre le néant et l’absolu. L’ambivalence de sa situation le ramène au sens aigu de ses propres limites. Même parvenu au sommet de son génie, l’homme reste Job : « Je demande de l’aide, mais il n’y a point de justice ». (56)
Un mystique anonyme du Moyen Âge : « Je suis un âne, mais je porte mon Seigneur ».
« Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi » [Ap 3,20]. À l’initiative de Dieu qui frappe, répond l’attention de l’être humain tendu tout entier vers cet événement : entendre et ouvrir la porte de son être, se prosterner devant le visiteur et s’asseoir ensemble à la table du banquet. Les Pères aiment à commenter la parabole du fils prodigue qui met en relief la décision, l’acte qui place l’agir humain au-dedans de l’agir divin : « Rentrant alors en lui-même, il se dit : …j’irai vers mon père,… il se leva donc et alla vers son père. » [Lc 15,17-20] (61)
VI. De la nature ou de l’essence de la vie spirituelle.
La tentation est grande de crier à l’injustice, de dire que Dieu nous en demande trop, que notre croix est plus lourde que celle des autres. Une vielle histoire raconte la révolte pareille d’un homme simple et sincère. L’ange le conduit alors vers un tas de croix de différentes tailles et lui propose d’en choisir une ; l’homme trouve la plus légère, mais il s’aperçoit aussitôt que justement c’était la sienne ! L’homme n’est jamais tenté au-delà de ses forces. (67)
Selon les spirituels, l’art de l’humilité n’est point de devenir ceci ou cela, mais de se trouver exactement à la mesure posée par Dieu. Dostoïevsky décrit cet instant fulgurant par la bouche du pèlerin Macaire, dans l’Adolescen. D’un seul regard, il enveloppe l’univers, sa vie, le temps et l’éternité ; et ne peut que dire, comme un accord final : « Tout est en Toi, Seigneur, je suis à Toi, reçois-moi ». Sans pouvoir encore tout comprendre, l’homme saisit plus qu’il ne lui en faut pour le moment. Le destin retrouve la fraîcheur d’une existence passionnément aimée. Ce n’est qu’après cette « seconde naissance », cette pentecôte personnelle, que la vie spirituelle proprement dite commence. (68-69)

DEUXIÈME PARTIE : L’obstacle et la lutte

II. Les trois aspects du mal et le malin.
Parmi les multiples manifestations du Mal, on peut discerner trois aspects symptomatiques : le parasitisme, l’imposture et la parodie. Le Malin vit en parasite sur l’être créé par Dieu, formant une excroissance monstrueuse, une enflure démoniaque. Imposteur, il convoite les attributs divins, substitue l’égalité à la ressemblance : «Vous serez comme Dieu », comme ses égaux. Enfin, contrefacteur jaloux, il parodie le Créateur et construit son propre Royaume sans Dieu, imitation au signe inversé. (80)
Le Mal, au contraire, n’est jamais un problème pour les Pères de l’Église. Il ne s’agit pas de spéculer sur le Mal, il s’agit de combattre le Malin. La prière d’un saint serait : Préserve-nous de toute spéculation vaine sur le Mal et délivre-nous du Malin. De même la Bible ne parle pas des principes éthiques concernant le bien et le mal mais révèle Dieu et mentionne l’adversaire ; elle dénonce aussi « l’homme de l’iniquité » des temps derniers, le « fils de la perdition » qui se fera appeler Dieu [2Te 2,3-4]. (81)
Comme l’huître secrète sa coquille, toute idéologie qui fait de l’athéisme une passion finit tôt ou tard par secréter l’ennui. Les observateurs attentifs relèvent cet état d’âme bien symptomatique. C’est avant tout le sérieux pesant des doctrinaires occupés à fabriquer « l’homme nouveau ». Il devrait « s’usiner » dans les fabriques de la discipline sociale. Pour survivre, le pouvoir sur la masse, sursaturée de graphiques et statistiques [Le bon sens de Disraëli distinguait les trois degrés du mensonge : les mensonges, les fieffés mensonges, et les statistiques.] , la galvanise et la passionne par des paysages lunaires, par une paix très ambiguë et les constructions quinquennales du paradis terrestre. Mais voilà qu’à la place de « l’homme nouveau » c’est l’homme de toujours qui s’ennuie ; ici ou ailleurs, un peu partout, l’homme baille. Dostoïevsky et Baudelaire disaient que le monde périra non pas à cause des guerres mais par l’ennui invivable, gigantesque, quand, du baillement, grand comme le monde, sortira le diable. (84)

IV. La souffrance des hommes.
Le Mal n’est pas une substance. Une volonté pervertie, consciente et jalouse de son autonomie, dynamique dans ses transgressions des normes, multiplie les distances et les absences. L’être mauvais vit en parasite en formant des excroissances, des enflures malignes. Ce qu’il enlève à l’être, il le lui ajoute en maladie. Il le peut : Dieu a créé une « autre liberté », et le risque que Dieu a pris, annonce déjà « l’homme de douleur », et profile l’ombre de la Croix, car, selon l’adage des Pères, Dieu peu tout, sauf contraindre l’homme à l’aimer… Dans l’attente de l’aimé, Dieu renonce à sa toute-puissance, assume une kénose [Kénose : humiliation, abaissement, voile d’humilité cachant la divinité du Verbe dans son Incarnation. Cfr. Phil. 2,7] sous la figure de « l’Agneau immolé dès la fondation du monde » (Ap 13,8). Son destin parmi les hommes est suspendu au fiat de l’humanité. Pour assurer la liberté de ce fiat, le Christ renonce même à sa toute-science. L’apparente passivité de Dieu cache, selon saint Grégoire de Nazianze, « la souffrance du Dieu impassible »… Dieu prévoit le pire et son amour n’en reste que plus vigilant, car l’homme peut refuser Dieu et bâtir sa vie sur son refus. Qui l’emporte, l’amour ou la liberté, les deux sont infinis et l’enfer pose cette question. (91)
Tout fidèle orthodoxe en s’approchant de la table sainte, confesse : « je suis le premier des pécheurs », ce qui veut dire le plus grand ou, plus exactement, sans mesure ni comparaison possible, « l’unique pécheur ». Saint Ambroise en pasteur et liturgiste, l’explique et donne une formule concise et lapidaire : « Le même homme est à la fois condamné et sauvé »[PL 15, 1502, cité par Olivier CLEMENT, Notes sur le mal dans Contacts 31, 204.] Saint Isaac, en ascète, en donne une autre : « Celui qui voit son péché est plus grand que celui qui ressuscite les morts ». Une pareille vision de la réalité nue, tire son ultime et paradoxale conséquence : Un homme très simple avoue à saint Antoine : en regardant les passants, je me dis : « Tous seront sauvés, moi seul serai damné, et saint Antoine de conclure : « L’Enfer existe vraiment, mais pour moi seul… ». À cet amour des hommes répond la parole magnifique d’un mystique musulman : « Si Tu me places parmi ceux de la Géhenne, je passerai mon éternité à leur parler de mon amour pour Toi. » [René KAWHAM, Propos d’amour des mystiques musulmans. Paris 1960]. (92)
Marcel Jouhandeau dit l’essentiel : « À moi seul, je puis dresser en face de Dieu un empire, sur lequel Dieu ne peut rien ; c’est l’enfer… l’homme ne comprend pas l’enfer, c’est qu’il n’a pas compris son propre cœur … ». [Cité par VON BALTHASAR, 245.] (96)
La technique ascétique « rend pure la terre du corps ». Un sportif exerce son corps ; un ascète, sa chair. Les icônes nous montrent des hommes dont la chair n’a ni poids ni pensanteur terrestre, des êtres vivants dans une nouvelle dimension. Ils sont dématérialisés, déchosifiés, mais pas déréalisés, plus réels que tous, ils sont parvenus au-delà d’eux-mêmes. (111)
« Si tu es théologien tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien » [EVAGRE, De Oratione 60] (119)
VIII.L’être humain.
La Bible ignore le dualisme grec de la chair et de la psyché en lutte, le corps, prison de l’âme. Elle ne connaît que le conflit moral entre le désir du Créateur et les désirs de la créature, entre la sainteté-norme et le péché-perversion, mais, dans ce conflit, l’homme tout entier est engagé. Ainsi, l’opposition entre l’homo animalis et l’homo spiritualis se rapporte à la totalité de l’être humain. Selon le mot de saint Augustin, l’homme est charnel jusqu’à l’esprit, ou il est espirituel jusqu’à la chair. (142)
L’âme vivifie le corps, en fait une chair vivante, et l’esprit les spiritualise, en fait un homme spirituel. L’esprit ne se juxtapose pas au corps et à l’âme, mais se manifeste à travers le psychisme et le corporel en les qualifiant par ses énergies. En accord avec cette structure de l’être humain, l’ascétisme constitue une science très exacte et une vaste culture, afin de rendre le corps et l’âme transparents et soumis au spirituel. À l’opposé, l’homme peut « éteindre l’esprit » [1Te 5,19], faire tarir la source de sa vie, avoir des pensées charnelles et se réduire à la chair animale, chair du déluge, proie des sarcophages et de l’enfer. (143)
L’ascétisme n’a rien de commun avec le moralisme. Le contraire du péché n’est pas la vertu mais la foi des saints. Le moralisme exerce les forces naturelles et son volontarisme foncier soumet le comportement humain aux impératifs moraux. Mais on sait à quel point toute éthique autonome et immanente est fragile et peu efficace, car elle n’offre aucune source vivifiante. On peut respecter une loi, on ne peut jamais l’aimer comme on aime une personne, Jésus-Christ par exemple. Le Christ n’est pas le principe du Bien mais le Bien incarné. C’est pourquoi dans les conflits tragiques de l’existence, au comble d’une profonde souffrance ou solitude, les « principes » moraux et sociologiques sont impuissants. Ils n’ont pas le pouvoir de dire à un paralytique « lève-toi et marche ! » Ils ne peuvent rien pardonner ni absoudre, rendre la faute inexistante ou ressusciter un mort. Érigé en système, leur apparence rigide de l’impersonnel et du général cache le pharisaïsme de l’ « orgueil des humbles ». C’est la forme la plus pernicieuse, car « une fois l’orgueil pris pour de l’humilité, la maladie est sans remède ». [Ev. Ignace BRIANCHANINOV, Œuvres (en russe), I. 619.] (150)
Nietzsche commet une erreur flagrante en déclarant le christianisme religion des esclaves révoltés. À l’opposé de tout ressentiment plébéien et revendicatif des offensés, le chrétien confesse sa culpabilité et c’est l’attitude du chevalier. Aucune confusion n’est possible entre l’humilité et l’humiliation, faiblesse et résignation défaillante. L’humilité est la plus grande puissance, car elle supprime radicalement tout esprit de ressentiment et seule vient à bout de l’orgueil. La meilleure définition serait de dire qu’elle place l’axe de l’être humain en Dieu. (154)

TROISIÈME PARTIE : Les charismes de la vie spirituelle et la montée mystique

I. L’évolution de la spiritualité en Orient et en Occident.
En Occident, après un apport des missionaires irlandais qui introduisirent une règle des plus austères, celle de saint Colomban –« maxima pars regulae monachorum mortification est » – c’est toutefois la spiritualité de saint Benoît qui domine. Elle suit la tradition antique, celle de saint Basile surtout, et de saint Cassien ; c’est une ascèse très équilibrée qui règle et répartit le temps entre la lectio divina, la psalmodie, le jeûne, le travail manuel. Mais cet équilibre ne sera pas de longue durée. Cluny solemnise les offices, les allonge aussi […] (165)
À la lumière de la Révélation, le salut n’a rien de juridique, il n’est pas une sentence de tribunal. Le verbe yacha en hébreu signifie « être au large », à l’aise ; dans le sens plus général, il veut dire délivrer, sauver d’un danger, d’une maladie, de la mort enfin, ce qui dégage et précise la signification très particulière de rétablir l’équilibre vital, de guérir. Le substantif yécha, salut, désigne la totale délivrance avec la paix – schalom au terme. Dans le Nouveau Testament swtería en grec vient du verbe swtzw, l’adjectif swç correspond au sanus latin et signifie donc rendre la santé à celui qui l’a perdue, sauver de la mort, fin naturelle de toute maladie. C’est pourquoi l’expression « ta foi t’a sauvé » comporte la version « ta foi t’a guéri », les deux termes étant synonymes du même acte du pardon divin, acte qui touche l’âme et le corps dans leur unité même. En accord avec cette notion, le sacrement de la confession est conçu comme une « clinique médicale », et saint Ignace d’Antioche appelle l’Eucharistie : pharmakon, remède d’immortalité. (169)
Les grands maîtres de l’ascèse étaient parfaitement au clair sur le rôle du subsconscient. Évagre enseigne ainsi : « Beaucoup de passions sont cachées dans notre âme, mais échappent à l’attention. C’est la tentation qui, en survenant, les révèle. » [Centuries VI, 52. Voir JUNG, Types Psychologiques, 111. Jung cite Cynésius, évêque de Ptolémaïs pour qui l’imagination est le milieu entre l’éternel et le temporel, et c’est par elle que nous vivons davantage]. (174)
Déjà Origène s’arrête à la parole de saint Paul : « afin que le Christ soit formé en vous » [Ga 4,19] et y voit l’acte mot allemand ein-bilden est très expressif ici et désigne l’essentiel de l’opération. Une fois imaginée, formée dans l’âme, la personne du Christ en retour forme l’âme, la transforme à son propre type : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » ; au terme l’âme apparaît réellement christifiée. (177)
Origène rapporte une tradition d’après laquelle le corps d’Adam aurait été enseveli là où le Christ a été crucifié [PG 13, 1777. L’icône de la crucifixion montre le crâne d’Adam au pied de la Croix. La chapelle d’Adam dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem porte l’inscription : « le lieu du crâne est devenu paradis »]. Une autre dit que le bois de la croix tire son origine de l’arbre édénique. La Croix du Christ est devenue ainsi l’Arbre de la vie. La Bible ignore l’immortalité naturelle et révèle la résurrection du Dieu-Homme. Ainsi, seul le christianisme accepte le tragique de la mort, la regarde face à face, car Dieu passe par ce chemin et tous le suivent. (188)
Chez l’homme moderne la difficulté vient de la séparation entre l’intelligence et le cœur, entre la connaissance et les jugements de valeur. Or l’ancienne tradition suggère : « le matin pose ton intelligence dans ton cœur et reste toute la journée en compagnie de Dieu », rends cohérents les éléments morcelés de ton être, retrouve l’intégrité de l’esprit. Une vielle prière demande : « par ton amour lie mon âme » : de l’agrégat des états d’âme que jaillisse une seule âme. (193-194)

Paul Evdokimov, Les âges de la vie spirituelle. Des Pères du désert à nos jours. Préface d’Olivier Clément. París: DDB 2009, 236.

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