MAURICE ZUNDEL, 1897 – 1975. Recension des paragraphes les plus importants

Avant-propos (1897 – 1977)

«Dieu s’est fait home pour que l’homme devienne Dieu» (saint Augustin)
Toutes nos activités sont à quelque degré interchangeables, et la plupart pourraient être accomplies par des machines. L’acte irremplaçable, c’est le rayonnement de l’être, le sourire de la bonté, l’élan du cœur : tout ce qui vient du dedans, en la gratuité du don. C’est par là que tout être est nécessaire, que toute vie est infinie : le pain qu’on achète et qu’on vend peut être le symbole d’une communion si les mains qui se touchent et les regards qui s’affrontent laissent passer la lumière des âmes.
N’est-ce pas notre suprême détresses que tant de richesses humaines se perdent, que tant d’êtres ne soient qu’unités dans un nombre, que tant de visages portent ce masque anonyme qui les conforme à leur milieu ?
Ah ! Pouvoir être soi-même enfin, comme on doit être devant Dieu, sans refouler son âme, et sans mentir à l’Infini dont on porte en soi l’implacable exigence !
Il nous appartient en tout cas de ne pas imposer cette contrainte aux autres, en les entourant de tant d’humilité et de tant de respect, de tant de bonté et de tant d’amour, qu’ils découvrent leur âme et qu’ils osent l’exprimer. Il n’y a pas d’œuvre plus grande que celle-là, il n’y en a pas de plus nécessaire. Ce n’est que sous les auspices de sa dignité recouvrée que l’homme reconnaîtra, dans son esprit, le sanctuaire d’une Présence mystérieuse.
Maurice ZUNDEL, L’Évangile intérieur, Paris: Saint-Augustin 1977. (7)

Genève. Le Foyer 1919-1925

La mère de Jésus est vierge tout entière, cela veut dire qu’elle a été dès le premier instant de son existence radicalement dépouillée d’elle-même dans une offrande totale pour accueillir Celui dont on peut dire qu’elle l’a enfanté de sa propre chair, après l’avoir conçu dans son esprit par une contemplation qui est la respiration même de sa vie […] Cette virginité de Marie qui est souvent contestée aujourd’hui, je crois qu’il faut entreprendre de la défendre parce que j’en éprouve constamment le rayonnement. Rien ne peut être plus essentiel pour un adolescent que d’avoir rencontré l’éternel dessein à travers le visage de la mère de Dieu. Il en résulte une sorte de virginisation du regard, qui peut ainsi repérer tous les phénomènes humains sans en être profondément victime, en les survolant en quelque sorte ou plutôt en les assumant pour les transformer devant la lumière de Dieu.
Car il n’y a rien dans ce monde qui soit profondément mauvais ; tout dans ce monde peut être transfiguré, tout dans ce monde peut revêtir la splendeur de Dieu, tout dans ce monde peut devenir entre nos mains une offrande diaphane de lumière et d’amour. La Vierge est donc pour chacun de nous un élément virginisant, c’est-à-dire qu’elle crée en nous le vide, elle suscite en nous cet espace illimité où Dieu se donne, elle permet d’accueillir les autres, elle permet de transformer leur vie en des vases très beaux et nous ramène toujours à cette pauvreté qui est au cœur de l’Évangile comme elle est au cœur de la divinité. Homélie de ses cinquante ans de sacerdoce. (45)

Dans les cahiers de catéchisme tenus au cordeau, paragraphes et sous-paragraphes déclinent en détail les conditions de leur obtention (les indulgences) : qui peut les promulguer, qui peut les gagner, quels sont les jours les plus favorables, quand et comment elles cessent, etc. Les cours restent encore très dogmatiques. Aborde-t-on l’idée de justice, la voilà aussitôt balisée dans un développement au carré.
À la question « est-il permis de tuer les pécheurs ? », la réponse est sans aucune hésitation affirmative, calquée sur celle de saint Thomas : si on ne redoute pas d’amputer un membre gangrené pour sauver le reste du corps, de même dans la société l’individu qui est subordonné à la collectivité doit être mis à mort s’il devient dangereux, cela afin de sauver le bien commun. D’ailleurs, par son crime, l’individu a renoncé à sa dignité d’homme et en a perdu les privilèges. (80)
Est-il défendu de tuer un être vivant quelconque ? Non. Les plantes et les animaux étant moins parfaits, ils existent pour servir de qui est le plus parfait, ce qui ne peut se faire que par leur mort. Est-il permis de se tuer ? Non, sous peine de péché mortel. L’homme a le devoir de s’aimer lui-même, il doit avoir le souci de sa personne. D’ailleurs, il ne peut aimer Dieu s’il n’aime pas ce que Dieu aime… (80)

En Italie et en France
Rome : les limites du système 1925 – 1927

Je ne crois pas en Dieu, je le vis.

La thése de philosophie à Rome : L’influence du nominalisme sur la pensée chrétienne. Autrement dit : comment le catéchisme s’est-il desséché ?
« Saint Thomas, qui était un mystique, savait que ce qu’il avait écrit était de la paille et répondait provisoirement au christianisme du XIIIe siècle. » Partant de son excellente connaissance de la Somme Théologique, Zundel analyse les différents courants de pensée qui lui ont succédé, donnant lieu à une néoscolastique privée du génie de son auteur, une déformation de plus en plus formelle et dogmatique, dont l’accumulation se traduit aujourd’hui par un dramatique naufrage. En 1926, Zundel part de cette constatation : vingt siècles de christianisme ont abouti à une immense tuerie et la guerre menace encore, même si l’on refuse de l’envisager. Le droit international n’est plus chrétien, du fait même que la pensée chrétienne s’est considérablement affaiblie. La raison ? Une mauvaise théologie elle-même victime d’une mauvaise philosophie, contaminée par le nominalisme au XIVe siècle. (112-113)

Le nominalisme est une doctrine selon laquelle les idées générales (universaux) ne sont que des noms utiles pour désigner certaines caractéristiques, mais ne sont pas des objets existant par eux-mêmes (Aristote). Les nominalistes n’accordent aucune universalité aux concepts mentaux en dehors de l’esprit qui les observe. (note 2. 112)

Le realisme est une doctrine médiévale de la réalité des universaux qui sont les cinq concepts définissant les manières par lesquelles un prédicat est lié au sujet par un rapport, le genre, l’espèce, etc. (Platon). (note 2. 113)

Pour les nominalistes, comme pour les conceptualiste, l’universel est l’œuvre exclusive du sujet connaissant. Pour le réalisme, l’objet est le premier fondement de l’universel. Saint Thomas, tout comme Aristote, fait preuve d’un réalisme modéré : les choses n’ont pas dans la réalité le même mode d’exister qu’elles revêtent dans l’intelligence du sujet connaissant. L’intelligence connaît les essences des choses selon un mode universel (absolu et objectif), mais ces essences ne se réalisent que dans la complexité du singulier (dans l’approche subjective que chacun en a). Le singulier est seul réel, mais seul l’universel est intelligible. Du donné concret (du singulier), l’intelligence s’applique à faire jaillir l’intelligible. Cet intelligible sera l’idée de la chose, ce qu’elle est. (113)

Pour bien comprendre son intuition (de Zundel), fondement du cheminement spirituel de toute sa vie.

La découverte d’Aristote, au XIIIe siècle, va reléguer l’augustinisme au second plan parce que la théologie est impuissante à assurer à la raison son objet propre. Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin empruntent alors au péripatétisme de quoi constituer une philosophie chrétienne afin de rendre à la raison son autonomie. À la mort de saint Thomas, augustiniens et franciscains, redoutant un abaissement de la pensée chrétienne, feront alliance contre la sagesse païenne. Duns Scot, leur porte-parole, est un franciscain élevé dans l’augustinisme. Pour lui, l’intelligence conçoit en premier le singulier (l’approche subjective). Oui, le singulier est intelligible et, en cela, il ne diffère pas du sensible. Pourquoi n’aurions-nous pas alors une connaissance exhaustive de Dieu et quel besoin avons-nous de supposer un ordre de vérités surnaturelles ? Jamais dans la matière ne se trouve l’exigence d’une forme quelconque ! Ici se manifeste en germe son intérêt pour l’empirisme, que Zundel retrouvera au contact des anglicans et qui le confirmera dans ses intuitions spirituelles. (114)

La béatification récente de Jean Duns Scot honore la pensée théologique de ce maître franciscain qui affirme la primauté universelle du Christ. La vocation de l’Incarnation va bien au-delà d’une réparation des péchés de l’homme ; elle vient faire de nous des fils dans le Fils. (note 2. 114)

En voulant assurer l’autonomie de la connaissance divine, Scot ne réussit qu’à rendre incertaine l’essence des êtres créés. Son disciple Occam poursuit la voie engagée en privilégiant le singulier. L’universel n’a qu’une valeur de signe, il ne préexiste pas en Dieu, Dieu, libre jusqu’à l’absurde, n’étant que ce qu’il veut être. Voilà donc la contingence érigée en absolu, la contradiction établie à la source de l’être, puisque la foi contraint à des affirmations que la raison rejette. Finalement, on ne saurait démontrer que Dieu existe… (115)

Saint Thomas est mort depuis à peine cinquante ans et nous voici en plein chaos ! Les peuples hésitent maintenant à confier à la foi tout le destin de l’homme ; des cathédrales restent inachevées. Les facultés de théologie préparent les maîtres du scepticisme. La papauté se discrédite en Avignon, s’avilit dans le schisme. Confusion totale, sentiment d’un insupportable arbitraire divin. Creusant son sillage au milieu de ce trouble, la sérénité va revenir par l’Écriture, seule autorité vraiment divine. (115)

À la Renaissance, un réalisme nouveau et la reconnaissance des exigences de la nature sont à la source de l’humanisme. On découvre avec ivresse la pensée grecque, la mêlant inconsidérément au christianisme. Les grands chrétiens, les saints de cette époque sont souvent des contemplatifs se détournant d’une science qu’ils méprisent. L’homme n’existe pas, il n’y a que des individus soumis à leurs appétits, leurs instincts (ce qu’il y a de plus en moi) dira Luther, dont la doctrine est la projection d’une crise d’âme désespérée. Victime de son invincible concupiscence, le moine en conclut que la grâce ne modifie pas la nature, laquelle subsiste seule, mais dans l’abjection. Ces négations s’inscrivent dans le cadre de la théologie nominaliste. En effet, si la justice est tout extérieure, la grâce n’est que l’acceptation de Dieu. Alors à quoi bon la messe, les sacrements, les indulgences ou la confession ? Zundel, qui connaît parfaitement le thomisme originel, déplore : « S’il avait conçu la merveilleuse humanité de la morale thomiste, qui n’est d’ailleurs que la parfaite expression de la morale chrétienne, Luther aurait-il été Luther ? (116)

Depuis les décennies en effet, les définitions s’accumulent totalement détachées de la foi et de l’amour dont elles sont issues. Dans le sillage humaniste de la Renaissance, l’enseignement est devenu rationaliste, cartésien. Évolution qui se retrouve dans la peinture où l’homme est considéré pour lui-même, où l’élément psychologique du post-Quattrocento remplace peu à peu la lumière intérieure de la Révélation des peintures médiévales. Le Christ de la chapelle Sixtine a perdu de son mystère amoureux pour devenir le juge : la main de Dieu désigne les élus, renvoyant les autres à la damnation. Michel-Ange consacre là, par le choix de cette attitude, l’idée d’une toute-puissance divine au détriment d’une relation personnelle et mystique avec le Créateur. (116)
De l’architecture également, Dieu s’absente. La pureté, le silence, l’intériorité du roman laissent la place au gothique décoré ; la flèche des cathédrales tente de joindre le ciel de ses propres forces. (116)

Luther prêchait une religion sans ascétisme. Calvin n’ayant pas une juste notion de la grâce, et sensible à l’idée de prédestination sans que la situation d’élu ou de réprouvé puisse trouver justification, prêche la vertu sans promettre le salut. Face à un Dieu inique, l’homme, pour s’en sortir, doit être saint. Une morale sans espérance s’abat dès lors sur Genève. Elle est peut-Être à l’origine du préjugé kantien : il faut parce qu’il faut. (117)

Le jansénisme ranime ces doctrines. Les filles de la mère Arnauld et les Solitaires des Champs, élus par la grâce, se crucifient généreusement, mais s’éloignent des sacrements. Tout en rendant compte de la misère de l’homme, le jansénisme confirme l’arbitraire divin. Zundel consacre cependant une très belle page à Pascal : « Cette grandeur et cette sainteté n’ont plus rien de janséniste. Elles jaillissent, en dépit de la doctrine, de toutes les sources authentiquement chrétiennes auxquelles s’alimentent encore la piété et la culture des messieurs de Port-Royal. » (117)

Poursuivant sa démonstration panoramique, Zundel en arrive à Descartes dont il pourfend « l’idéologie taillée dans du carton ». L’auteur du Discours de la méthode aurait dû dire que la raison, de soi, ne pourrait sûrement pas atteindre Dieu. La raison cartésienne n’a affaire qu’à elle seule ; la chose n’est plus immédiatement accessible, tout est remis au sujet. Ce conceptualisme, disciple d’Occam, n’a-t-il pas favorisé le jeu des philosophes du XVIIIe ? Comme on ne peut ramener les mystères chrétiens aux idées claires et distinctes où l’esprit seul rencontre le vrai, on a beau jeu de parler de superstition et de fanatisme ! (117)

S’ensuit une volée de bois vert contre Rousseau. Le contrat social est une absurdité politique. Le véritable principe du nouvel ordre social, c’est la propre sensibilité de Jean-Jacques, cet égocentrisme orgueilleux qui lui fait perdre de vue les exigences de la réalité et jeter à pleines mains les ferments de l’anarchie ! En venant proclamer la souveraineté de l’individu, la Déclaration des droits de l’homme impose ce mythe égalitaire mensonger dont se nourrira le machinisme. (117)

« Poussière d’individus, les masses furent lentes à réagir. L’Évangile de Marx les rassembla.» Ce vide de Dieu, l’absence d’Absolu, fera le désespoir des romantiques. Pourquoi n’a-t-on retenu d’Auguste Comte que le dédain de toute sagesse religieuse ou métaphysique, omettant sa haine de l’anarchie et du désordre, son mépris de la démagogie, la passion du bien commun ? (118)

La fuite en avant devient un magnifique plongeon dans le matérialisme. Prodigieux développement de la science l’évolution semble avoir réponse à tout. Tant d’hypothèses s’érigent en dogme pour s’achever en vulgarisation… L’ésotérisme, les religions non chrétiennes attirent. On a peur de Dieu, on demande à Darwin, délivrez-nous du Dieu chrétien ! Donnez-nous notre laïcisme quotidien ! (118)

Non, de toute évidence, les catholiques n’ont pas été la lumière du monde. Attaqués au nom de la sagesse des philosophes, de la souffrance des travailleurs, de la liberté, du progrès, de la science et de l’histoire, ils ont connu persécution et martyre. En réponse, ils n’ont pu apporter que leur bonne volonté, voire leur héroïsme. Il leur manquait la doctrine. Pourtant, la Somme de saint Thomas répond à toutes les objections de l’esprit moderne contre le Dieu chrétien. Proudhon dira : « Si Dieu existe, il est essentiellement ennemi de notre nature. » N’est-il pas précisé en effet dans le Traité des Passions que l’homme doit aimer son corps d’un amour de charité ou bien encore, que la notion de grâce est comparable à l’influx de la Lune sur les mers ? Mais cet influx se brise sur l’écueil du nominalisme perpétuant au XIXe le conflit de la nature et de la grâce. (118)

L’enseignement s’éloigne de l’esprit fondateur. Souplesse et habileté ont petit à petit déformé les vérités qui font vivre. Les raisonnements ont fait oublier que l’ascétisme s’ordonne à la mystique, les vertus culminent dans les dons, la sainteté est promise aux petits, la liturgie est la plénitude triomphante de la vie divine. (119)

On en prend à son aise avec la vérité, la chasteté, la charité. Il y a ce que l’on dit et ce que l’on fait, la dévotion s’accompagne d’hypocrisie, le christianisme apparaît en marge de la vie, la perte du divin entraîne à la recherche de compensations terrestres. (119)

Les pigeons se posent indifféremment sur le David de Michel-Ange qui domine la place de San Miniato à Florence ou sur la balustrade à laquelle le voyageur s’accoude pour regarder l’Arno. Dans l’œuvre géniale comme dans le mur anonyme, ils ne cherchent que d’appui. (129)

L’Abbé Maréchal, grand ami de Zundel et l’un de ses confesseurs, sera son exécuteur testamentaire. (note 2. 134)

L’origine des difficultés dans lesquelles Zundel, comme tant d’autres avant lui, se débattra toute sa vie, est bien la réticence qu’éprouvent beaucoup d’hommes d’Église à l’égard des mystiques et que Mgr Besson, dans une lettre adressée à l’abbé Ramuz, l’un des très rares prêtres à soutenir Zundel, résumera ainsi : « L’Église n’a jamais aimé les franc-tireurs, fussent-ils des saints. » (139)

En France et en Angleterre (1927-1930)
Charenton, 1927-1928. Paris, rue Monsieur, 1928-1929. Londres, 1929-1930

« Je crois que c’est à cette époque que j’ai commencé à trouver ma pensée à moi » (148)

Lettre de Zundel à son évêque à propos de la distance entre eux et de la manque de mission pastorale chez le même Zundel et l’adhésion inconditionnelle de celui-ci à l’Église. (154)

En France et en Palestine (1923-1938)

Le jardin symbolique de l’Éden s’achèvera dans des millions d’années, dans une apothéose –la réussite du monde- dans l’attraction du point omega. Pour Zundel, le véritable jardin est celui de Gethsémani qui donne son sens à la croix, et devient ainsi le centre et la fin de l’histoire de l’humanité, non pas dans une perspective de rachat ou de consécration de la souffrance, mais comme l’expression du suprême amour. Or, l’amour permet une éclosion instantanée. Le point omega n’est pas une attente, l’aboutissement d’une évolution. Il est le potentiel de l’éclosion à chaque seconde, en chaque homme. Le point omega n’est que le temps d’une ouverture, d’un éveil. Le salut n’est pas le résultat d’une évolution finale dans le temps, le salut est l’accueil de Dieu dans l’instant présent (197)

Dieu intérieur. « C’est une des formes de la pauvreté divine que d’avoir accepté de se frayer un chemin dans notre histoire sous de traits qui pouvaient la défigurer. Pour échapper à toute déformation, la révélation divine devra se faire jour dans une humanité parfaite, capable de communiquer Dieu dans une pure transparence sans la limiter. Cette exigence nous amène au comment de l’Incarnation. Pour cerner ce comment, écartons-nous d’abord d’un certain nombre d’images qui risquent de matérialiser notre langage, comme cette vieille cosmologie : le ciel en haut, la terre en bas, l’enfer en dessous. Renonçons du même coup à prendre littéralement, pour signifier l’Incarnation : « Il est descendu du ciel. » Le dialogue avec la samaritaine, en Jean 4, ne nous invite-t-il pas à chercher Dieu en nous comme une source qui jaillit en vie éternelle ? C’est ce Dieu, vidé de lui-même dans la Trinité qui est une éternelle désappropiation d’amour, qui est le Dieu dont je vis quand je vis. Il coïncide avec celui que saint Augustin découvrit à l’instant de sa conversion, avec celui que Jésus révèle à la samaritaine comme une source qui doit jaillir en vie éternelle au plus intime de son cœur, avec celui devant lequel Jésus s’est agenouillé au lavement des pieds, pour conduire ses apôtres au ciel intérieur à eux-mêmes. (204-205)

[Mystère de la douleur et de la souffrance]
« Je recevais tout récemment une lettre d’une femme dont la vie est un tissu de douleurs, et qui me mettait au pied du mur en mur en me disant : « vous vous moquez de nous en nous parlant d’un Dieu bon ! Il suffit d’ouvrir les yeux : qu’est-ce que c’est que ce pilonnage du Vietnam ? Qu’est-ce que c’est que la douleur et l’agonie des enfants ? Qu’est-ce que c’est que la maladie ? Qu’est-ce que c’est qu’un tumeur au cerveau ? Qu’est-ce que c’est que l’athérosclérose qui prive deux femmes de toutes leurs facultés, qui les empêche de reconnaître leur mari et qui sont là, végétantes, comme si elles n’avaient jamais été humaines ? Qu’est-ce que c’est que ce désordre effroyable ? Qu’est-ce que c’est que ce mépris de l’humanité ? Qu’est-ce que c’est que ce piétinement des valeurs auxquelles nous attachons un crédit et que Dieu semble totalement ignorer ? […]
Car enfin ! Il y a dans les cosmos des agressions effrayantes contre l’humanité : la raz de marée, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les typhons, la foudre ! Toutes ces puissances cosmiques semblent totalement ignorer l’homme, comme si l’ordre humain et l’ordre du monde n’avaient aucune espèce de rapport ! Comment voulez-vous admettre, comment pouvez-vous admettre que Dieu soit à la fois l’auteur de l’ordre du monde et de l’ordre des valeurs humaines, puisqu’elles sont en effroyable contradiction ? » (209)
Vous savez que Camus, dans La Peste, a fait état de cette objection dans la bouche du docteur Rieux, qui soigne des pestiférés et voit agoniser un petit enfant qui n’y est pour rien, et qui dit : « Le plus grand honneur qu’on puisse faire à Dieu, c’est d’affirmer qu’Il n’existe pas, car s’Il était responsable de cette situation, Il serait un monstre ! » Il est évident que le mal qu’on rencontre dans les hôpitaux, le mal sous la forme du cancer, le mal sous la forme de la leucémie, le mal sous la forme de l’athérosclérose, le mal sous la forme de la tumeur au cerveau […]
L’horreur que l’on éprouve est en effet un témoignage rendu au caractère absolu des valeurs qui constituent la dignité humaine. Mais de quoi est fait ce absolu ? Sinon de la présence en l’homme d’une valeur infinie qui est le Dieu vivant, comme nous l’avons vu dans l’histoire de Koriakoff, comme nous l’avons vu dans l’expérience augustinienne. (210)
Si ce « dedans » dans l’homme est sacré, c’est parce qu’il est le sanctuaire d’une présence identique, la même en tous en en chacun, qui se révèle à Augustin comme « la Beauté si antique et si nouvelle, qui est plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même, qui est la vie de sa vie, en qui vivante sera sa vie toute pleine de sa présence ». Il est donc certain que ce sentiment profondément juste des valeurs sacrées cachées dans la conscience humaine, de la dignité de notre humanité –qui est d’ailleurs une conquête à faire-, il est certain que cette reconnaissance du Dieu vivant qui est l’hôte bien-aimé de notre âme, en sorte que Dieu passe immédiatement dans le camp des victimes. S’il y a un mal, c’est parce que Dieu est piétiné ! Si Dieu n’était pas solidaire de cet univers, s’il n’était pas intérieur à toute créature, si la création ne résultait pas de cet épanchement de la Trinité divine, il n’y aurait pas de mal ! Car il n’y a pas de mal où il n’y a pas de bien ! Tout serait ad libitum. Si le monde, comme dit Jacques Monod, est né du hasard, si la vie a jailli du hasard, et donc si le monde n’a par elle aucun sens, aucune direction, il n’y a aucun mal ! C’est nous qui forgeons ces concepts ad libitum : c’est totalement arbitraire ! Il n’y a de mal absolu que s’il y a une présence divine cachée au fond de la création. » (211)

« En faisant de la contemplation du Mystère de la sainte Trinité le centre de notre vie intérieure, vous avez particulièrement insisté sur l’Esprit d’amour et vous nous avez montré comment toute la vie intratrinitaire n’est qu’extase et rejaillissement d’amour. (218)
Le Pére Infinie Perfection se « disant » lui-même avec une infinie perfection en Son Verbe qui épuise la totalité de son essence et lui devient consubstantiel et coéternel. Le Père se donnant au Fils avec une telle perfection d’amour que ce don total, parfait, va du Père au Fils et rejaillit du Fils au Père en l’Esprit d’amour épuisant et revivifiant à la fois l’amour infini. (218)

Il visite le lieux saints et y célèbre la messe : « Jésus est toujours en agonie à Jérusalem, il faut qu’Il ressuscite dans nos cœurs ! » Il s’imprègne des paysages qu’ont vus les yeux du Christ :
« Son pays est là sous mes yeux, d’une beauté infinie, le seul sanctuaire avec l’église des bénédictins de la Dormition où je respire tout à fait librement. Comme il est difficile à l’homme de ne pas faire Dieu à son image et de ne pas se L’approprier suivant la mesure de ses besoins. C’est toujours le silence qui nous restitue Son visage, en laissant Son verbe jaillir du trône royal : Dum medium silentium tenerent omnia » [Alors qu’un silence paisible eveloppait toute chose. Sg 18,14.] (226)

Le Moyen Orient (1939-1946)

Pour ce prêtre maronite libanais (Yoakim Moubarac), Zundel appartient à cette catholictié athénienne, en référence à Denis, à la fois paulinienne, grecque et johannique, en référence à Éphèse, Marie-Madeleine et Irénée. Il figure au premier rang de ceux qui qualifient la romanité de la francophonie par ses composantes orientales. Mais plus encore, il incarne la nature profonde de l’Église selon saint Augustin : « Combien des nôtres qui s’y croyaient dehors sont dedans ». En cela, Zundel est l’assistant fraternel des vocations les plus humbles comme des plus originales, témoin silencieux et compatissant de notre prédestination à l’amour. (247)

Fasciné, Zundel découvre tout d’abord le sens de la louange divine et la souveraineté bienveillante de la volonté de Dieu qui est le Clément et le Miséricordieux. Il y retrouve avec intérêt nombre d’allusions bibliques transposées. Pas plus que la Bible, le Coran ne lui paraît susceptible d’être accusé de favoriser la sensualité : la polygamie semble plutôt protéger la femme en lui donnant le statut d’épouse, et non de concubine. En revanche, bien que l’Islam n’apparaise pas comme une religion mystique (les grands mystiques, comme Al-Hallaj crucifié à Bagdad en 922 et révélé par Louis Massignon, sont plutôt en marge de la communauté), la foi dans le Coran engage au point qu’elle ne peut être remise en question, ni délaissée, encore moins discutée. Des hommes très simples ou très cultivés, affirment leur foi islamique comme un aspect de leur identité, même après que la civilisation européenne a pénétré profondément dans l’élite égyptienne. Cet engagement à la fois politique, social et religieux justifie sans doute la résistance de cette partie du monde au communisme athée… Tout comme il explique l’engloutissement de cette Afrique chrétienne illustrée par l’École et les Pères d’Alexandrie, par saint Augustin d’Hippone et saint Cyprien de Carthage. (252)

« Dieu n’attend rien moins de chacun que de s’atteindre à soi-même, en se débarrassant de notre moi préfabriqué pour devenir créateurs de nous-mêmes. Il nous invite à la dignité divine, dans un respect infini de notre liberté. Loin de nous juger, il attend de nous d’être aimé et souffre de ne pas être aimé ». (252)

Troisième partie. La prédication itinérante (1946-1975)
Retour en Suisse (1946-1975)
Toujours, que ce soit lors de la catéchèse, des sermons ou des préparations de retraites de communion, il instaure un dialogue avec les enfants. « Ses causeries, d’une émouvante simplicité, constituent de véritables paraboles vivantes, un mélange judicieux d’humour évangélique et d’optimisme tragique qui conjugue la foi et l’événement. Elles donnent à penser et invitent à aimer. Elles déploient en priorité une théologie de l’espérance, une pédagogie de l’éveil et du risque, celle qui creuse en même temps qu’elle rassassie ». Les enfants réagissent à cette marque d’intérêt en exprimant le leur. Ils posent des questions : « Mais c’est quoi Dieu ? –Dieu, c’est quand tu es bon. »
(271)
« Le père était une chair transfigurée par l’esprit ».
Les messes de l’abbé Zundel sont le partage d’une expérience divine vécue. Elles attirent, bouleversent, convertissent. L’assistance se fidélise. Beaucoup de ces hommes ou de ces femmes, ancrés dans une éducation religieuse qui s’épanouit ici ou bien qui ont poussé la porte du Sacré-Cœur par hasard, ressentent le besoin d’y revenir. Certains assistent même à plusieurs cérémonies par jour lorsque Zundel assure les prédications de journée. (273)

Le conseil va bien au-delà d’une direction morale. Il tend à remettre l’homme en vérité. Pour Zundel, le péché tient à la nature de la relation entre les hommes : « Le plus grand péché, c’est d’être un écran entre Dieu et l’homme. Le péché originel, c’est le refus d’être source. » Comment faire disparaître cet écran ? En répétant cette prière qu’il donne en pénitence : « Mon Dieu, cachez-moi dans votre lumière, rendez-moi transparent à votre présence et apprenez-moi à être le sourire de votre bonté », jusqu’à ce qu’elle devienne un axe de vie. (274)

« La Foi nous permet de penser que les âmes ont, dans la Trinité, un centre de ralliement si intime qu’elles deviennent aussi intérieures les unes aux autres que les personnes divines les sont mutuellement. Et ainsi, plus s’affirme notre union avec Dieu, plus se resserrent les liens qui nous unissent à nos bien-aimés, en sorte qu’à chaque battement de nos cœurs, notre amour peut devenir plus fort et plus agissant. C’est par là que nous triomphons de la mort, en rejoignant en nous, dans la mesure même de notre intimité avec Dieu, ceux qui, en lui, demeurent inséparables de nous. » (298)

L’Église, c’est Jésus ; l’Église, c’est nous (1956-1972)

Le père de Lubac s’enthousiasme : « Votre livre m’a saisi [Croyez-vous en l’homme ? 1956] jusqu’à présent j’aimais vous lire, mais cette fois, ou je me trompe absolument, ou vous avez réussi à emprunter une force, une pensée que l’on sent venir du fond de vous-même et qui a trouvé sa force exacte. Il y a en ces pages un accord parfait du problème éternel et de l’interrogation la plus actuelle. Je voudrais que beaucoup les lisent, les méditent. » (301)

Quel homme, quel Dieu ? (1972-1975)
Tous les chemins de l’homme, s’ils sont vécus jusqu’au bout, mènent à Dieu.
Le monde commence à être créé dès que l’âme dit Oui, dès qu’elle offre à la divine Pauvreté le berceau de sa tendresse.
Qu’avons-nous mis sous le nom de Dieu, la sainteté n’est-ce pas la joie des autres ?
Il faut que le ciel émigre dans le cœur des hommes. (340)

« Il faut s’évacuer de soi pour devenir le berceau de Jésus. Cela comporte aussi un sens de grandeur qui doit nous tenir debout au pied de la Croix pour enfanter l’humanité à Dieu et Dieu en l’humanité. Il y a là une œuvre immense dont nous avons la charge. Il ne s’agit plus de se faire petit mais d’assumer tout l’Univers qui doit naître de nous. Dieu est en danger de mort. C’est à nous de faire contrepoids et de devenir l’espace où il puisse respirer. » (354)
« Ce qui me frappe c’est la grandeur de l’homme vu de la croix. Si c’est à ce prix que Dieu estime notre vie, s’Il est à genoux au lavement des pieds devant notre liberté, c’est que notre consentement a une importance infinie. Notre vraie naissance ne requiert pas moins que ce don du sang divin offert pour chacun ».
« Si l’on croit que chaque vie a le poids du sang divin, on demeure stupéfait de cette équivalence que Dieu a établie entre sa vie et la nôtre. Quel chef-d’œuvre devrait être notre existence si nous la vivions à l’échelle de notre estimation infinie. L’immense majorité des chrétiens a passé à côté de cette vocation de grandeur et a réduit le Christ à un distributeur de pardons pour une médiocrité satisfaite d’elle-même. Mais, puisque l’on peut toujours commencer, rien ne nous empêche de découvrir et d’accomplir l’immensité du don qui nous est fait et que nous avons à faire. » (354)

Bernard DE BOISSIERE – France-Marie CHAUVELOT, Maurice Zundel.
Paris: Presses de la Renaissance 2009, 430.

Anuncis
Aquesta entrada s'ha publicat en Espiritualitat, JORDI CASTELLET i etiquetada amb , , . Afegiu a les adreces d'interès l'enllaç permanent.

Deixa un comentari

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

Esteu comentant fent servir el compte WordPress.com. Log Out / Canvia )

Twitter picture

Esteu comentant fent servir el compte Twitter. Log Out / Canvia )

Facebook photo

Esteu comentant fent servir el compte Facebook. Log Out / Canvia )

Google+ photo

Esteu comentant fent servir el compte Google+. Log Out / Canvia )

Connecting to %s